- Quel est cet ouvrage? dit-il en le prenant pour l'examiner. Quel beau papier ! quelle magnifique impression ! Quoi, c'est une grammaire ! - Oui, une grammaire et un dictionnaire, lui répondis-je et réjouissez-vous! Vous vous plaignez souvent de l'obstacle qu'apportent au progrès des lumières la multiplicité et l'imperfection des langues : eh bien, voici une langue parfaitement rationnelle, régulière et simple, qui s'écrit comme elle se parle, et se prononce comme elle s'écrit ; dont les règles sont en très-petit nombre, et sans aucune exception ; dont tous les mots, régulièrement composés d'un petit nombre de racines seulement, ont une signification parfaitement définie, dont la grammaire et le dictionnaire sont tellement simples qu'ils sont contenus dans ce mince volume, et dont l'étude est si facile qu'un homme quelconque peut l'apprendre en quatre ou cinq mois. - Vraiment ! ce serait donc enfin ma langue universelle si désirée !- Oui, je n'en doute pas, chaque Peuple l'adoptera tôt ou tard, en remplacement de la sienne ou conjointement avec celle-ci, et cette langue d'Icarie sera quelque jour la langue de toute la Terre.
Étienne Cabet, Voyage en Icarie, 1848, (p. 2)
Ainsi Lord W. Carisdall, parfait gentilhomme, enthousiasmé par la découverte de cette nouvelle langue, se décide à visiter l'Icarie.
Ainsi Étienne Cabet, commence-t-il son livre, Le voyage en Icarie, publié en 1840 puis largement réédité sous son vrai nom d'auteur, et qui connu un grand succès au XIXème siècle, incitant des disciples enthousiastes à traverser l'Atlantique pour tenter d'y faire vivre cette nouvelle utopie.
Zamenof (1859-1917)
Retenons l'idée de cette « langue universelle si désirée », dont les grands principes sont concrètement posés. Imaginée par Cabet un demi siècle avant que ne soit inventé la Lingvo Internacia (Langue Internationale) par Ludwik Lejzer Zamenhof qui publie son manuel en 1887 sous le pseudonyme de Doktoro Esperanto (Docteur qui espère). L'espéranto, qui s'apprend 10 fois plus vite que toute autre langue, est devenu une langue vivante, parlée par deux millions de personnes.
Il est curieux qu'une aussi bonne idée, ne prospère pas mieux. Le chiffrage des économies procurées par son utilisation serait pourtant incitatif. Par exemple le seul Parlement européen a dépensé 37% de son budget 2011 de 1,686 milliard d’euros pour les frais de personnel, d'interprétation et de traduction des 6000 employés qui travaillent dans 23 langues en son sein. On imagine les économies réalisées dans l'ensemble des échanges internationaux!
Pourtant le rêve de la langue des anges, remonte aux premiers chrétiens. Une langue de feu venue de l'esprit marque la Pentecôte. «Ils parleront en langues nouvelles » prophétise Saint Marc (Mc XVI,17), mais seulement sous les conditions rappelées par Paul de Tarse (1Co XIII,1) : « Je pourrais être capable de parler la langue des hommes et des anges, mais si je n'ai pas d'amour, mes discours ne sont plus rien qu'un tambour bruyant ou qu'une cloche qui résonne. »
Faute d'une langue unique, il reste à essayer d'en apprendre le plus grand nombre, comme Berlitz qui en savait 30, Georges Dumezil ou Claude Hagège,qui lui disputent le record, et les papes successifs, qui du haut du balcon de la basilique Saint-Pierre pour leur bénédiction urbi et orbi s'appliquent au polyglottisme, voire, avec l'âge et la maladie à une glossolalie, qui ressuscite la langue des anges.
Maximilian Berlitz
1852-1921
La lingua franca - langue franque- ne fut, du Moyen Âge au XIXe siècle, qu'un pidgin, mélange de portugais, d’espagnol, d'italien, de français, d’occitan, de catalan, d'arabe, d'hébreu, de maltais, de turc, parlé dans tout l’ensemble méditerranéen, par les marins, les marchands, les bagnards, les prisonniers, les esclaves et toutes les populations déplacées. Goldoni, et Molière avec le Mamamouchi du Bourgeois Gentilhomme, en ont fait une ressort comique.
On trouve d'autres exemples de ces pidgins, souvent dans un environnement anglophone, dont le moins pittoresque n'est pas le fanagalo, mélange de zoulou, d'anglais et d'afrikaans, longtemps utilisé dans les mines d'Afrique du Sud par des centaines de milliers de locuteurs.
On est loin de cette autre lingua franca que que fut le latin pour le Moyen Âge et le Français pour la diplomatie, jusqu'au traité de Versailles, qui pour la première fois depuis le traité de Rastatt -1714- fut rédigé aussi en anglais.
On peut douter de l'avenir de l'Espéranto. L'informatique s’accommode encore mal de ses lettres diacritées, et sa diffusion n'est pas en expansion.
Avec l'usage commun d'internet, à travers les réseaux sociaux et les échanges directs, on pourrait rêver à nouveau d'une langue commune qui ne soit pas cet assemblage improbable et abscons d'abréviations et de sigles que diffusent SMS et autres textos.
Avant Zamenof, et après sa langue universelle, le rêve de Cabet garde encore toute ses espérances d'une langue simple, rationnelle, durable, éco-compatible, "qui nous confonde et nous transporte".
« Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie... », comme dit Baudelaire (Les fleurs du mal, CXXI -Le Voyage)
L'échouement d'un paquebot de croisière au plus près de l’île de Giglio, les manquements imputés à son capitaine, la controverse sur ce type de navire et sur ses méthodes de navigation, suscitent en ce début 2012 un flot de commentaires, plus ou moins avisés.
On aimerait entendre la voix autorisée de Joseph Conrad, qui n'eut pas manqué de donner son avis, comme il l'avait fait, vigoureusement, lors du naufrage du Titanic.
En parcourant son œuvre, on peut reconstituer, comme un scaphandrier à la recherche de trésors engloutis, ce qu'il aurait ressenti ou dit de ce drame, le pire de ceux qui peuvent affecter un capitaine.
Dans une nouvelle de 1909, L'hôte secret -The secret sharer-, Conrad évoque les frayeurs de l'approche dangereuse d'une côte rocheuse :
« La surprise de distinguer la terre si près me prit à la gorge...la vue de la terre me fit tressauter la cœur. La haute pointe noire, au sud de Koh-Ring, semblait suspendue juste au-dessus du navire, comme un fragment de nuit éternelle. Elle glissait vers nous irrésistiblement et semblait pourtant déjà à porté de main. Je vis les formes vagues des hommes de quart groupées au passavant et qui regardaient dans un silence terrifié... »
Conrad met en scène, dans cette nouvelle, un épisode réel survenu à bord du fameux Cutty Sark, vers 1885. Un marin impliqué dans un meurtre s’était enfui à la nage vers un autre voilier. Le récit est fait par le jeune capitaine qui vient de prendre son premier commandement et doit affronter un équipage aguerri et soupçonneux. Ému par le récit du fugitif, dans lequel il semble reconnaître un « double », il décide de le cacher et de lui permettre de rejoindre à la nage le premier ilot rocheux. Pour cela il doit s'approcher de la côte suffisamment près, non pas pour une «inchino» ou parade quelconque, mais pour permettre à son passager clandestin de rejoindre à la nage la côte. Conrad décrit la nervosité qui saisit l'équipage et la tension qui monte au fur et à mesure que le grand voilier s'approche de l'éperon rocheux, dans le golfe de Thaïlande.
Ou encore, dans Le miroir de la mer :
« La terre, soudain, la nuit, se dessine juste sur votre avant, ou peut-être on entend le cri de "brisant devant !" et quelque longue erreur, quelque édifice compliqué d'illusion intime, d'extrême confiance, et de faux raisonnement, s'écroule avec un choc fatal et la cuisante expérience de sentir la quille de votre navire racler et talonner, par exemple, un récif de corail. C'est un son qui, par son ampleur, est bien plus terrifiant à l'âme que celui d'un monde qui prendrait fin violemment. Mais de ce chaos naît une croyance nouvelle en votre propre prudence et en votre sagacité. Vous vous demandez : "Sur quoi diable ai-je touché ? Comment diable suis-je venu là ?" avec la conviction que cela n'a pu être de votre propre fait, que c'est l'effet de quelque mystérieuse conspiration accidentelle, que les cartes sont toutes fausses, et que si les cartes ne sont pas fausses, la terre et la mer ont changé de place : la conviction que votre infortune demeurera toujours inexplicable... » (L'étreinte du fond, p. 95)
« Plus que toute autre circonstance, l'échouement fait éprouver à un marin le sentiment d'un échec sinistre et complet... ce sont des occasions où un marin, sans déshonneur, souhaiterait plutôt être mort. » (L'étreinte du fond, p. 93)
Dans Le Trémolino, le jeune Conrad se souvient de la manière dont Dominic, le pittoresque patron de la tartane a préféré la jeter sa balancelle contre un rocher, plutôt que la livrer aux gabelous avec sa cargaison de contrebande :
« Ce naufrage pèse sur mon âme avec l'horreur et l'effroi d'un homicide, avec l'inoubliable remords d'avoir broyé un cœur vivant et fidèle, d'un seul coup. A un moment, la course et l'ardent élan de la vitesse : le moment d'après, un choc et la mort, un moment d'horrible immobilité, avec la chanson du vent changé en une plainte stridente, et la grosse mer bouillonnante, menaçante et paresseuse autour du cadavre. »(Le Trémolino, p. 214)
On sait ce que Conrad pensait du paquebot de croisière, « reproduction péniblement agitée du Ritz » (Le naufrage du Titanic, Le voyage océanique, p. 142) et de ses capacités de navigation :
"Vous construisez un hôtel de quarante-cinq mille tonnes, fait de fines tôles d'acier, ... vous le décorez dans un style Pharaon ou Louis XV - j'ignore lequel - et, pour plaire à cette petite poignée d'idiots qui possèdent plus d'argent qu'ils n'en peuvent dépenser, vous lancez cette masse sur les eaux, sous les applaudissements de deux continents, avec deux mille personnes à bord et à une vitesse de vingt et un nœuds - démonstration de cette foi aveugle dans la modernité de simples machines et d'ineptes matériaux. Puis le drame se produit. Tumulte général. La foi aveugle qu'on vouait aux machines et aux matériaux reçoit un coup fatal. ... Et l'on demeure là, stupéfait, blessé dans sa sensibilité la plus profonde. Mais, compte tenu des circonstances, à quoi d'autre pouvait-on s'attendre ?" « Le Naufrage du Titanic et autres écrits sur la mer » p. 17
Costa Concordia, le grand Athen Theatre, sur trois étages
« Les responsables de ces gros navires n'ont été animés que par des considérations de profit – le profit qu'on peut tirer en se pliant aux exigences absurdes d'une vulgaire demande de luxe : le luxe de l’hôtellerie embarquée. Est-on même sûrs qu'une telle demande existe ? Il est difficile de croire qu'il existe des gens incapables de passer cinq jours de leur vie sans une débauche d'appartements, d'orchestres, de cafés et autres raffinements exquis. » Aspects admirables de l'enquête, p. 41
Sur le comportement de l'équipage et de son capitaine, Conrad rappelle la règle et le tradition citant le naufrage du Douro, en avril 1882 :
« le Douro, bâtiment de la Royal Mail Steam Packet Company, affecté au service de l'Amérique du Sud,... au large de l'Espagne, sous forte houle, entra en collision avec un steamer et sombra au bout de quinze minutes... Dans ce laps de temps, on mit les canots à la mer et on y embarqua les passagers, qui purent tous prendre le large. Mais les passagers seulement. Tout l'équipage du Douro, alla avec lui par le fond, littéralement sans un murmure. » Sur le naufrage du Titanic, p. 28
Reste le comportement du capitaine du Concordia. Les informations à charge se succèdent : incompétence à se rapprocher inconsidérément de la côte, à tarder à donner l'alerte après avoir heurté un récif; lâcheté à mentir sur les circonstance de l'accident, à sauter dans une chaloupe, à refuser de revenir à son poste; autoritarisme; galanterie...
Naufrage de l'Andrea Doria
En juillet 1956, lors du naufrage de l'Andrea Doria dans les brouillards de Nantucket, après une collision, l'héroïsme de son capitaine courageux, qui refusait de quitter le navire jusqu'à ce qu'il sombre, se conformait aux canons déontologique de la Royale, et venait opportunément occulter le fait que l'un des navires les plus sûrs de son temps, abondamment équipé de onze compartiments étanches, de radars dernier cri, et de canots de sauvetage en nombre, ait coulé comme un fer à repasser, sans pouvoir utiliser une grande partie de ses canots du fait de la gîte. Les mêmes causes, près d'un demi siècle plus tard, produisent les mêmes effets.
Avant d'accabler le capitaine du Costa Concordia, il est sans doute prudent d'attendre d'en savoir un peu plus sur les circonstances de l'accident. L'armateur ne devait-il pas savoir à chaque instant la position précise de son navire ? N'est-ce pas une exigence des compagnies d'assurances, comme le rappelle Conrad :
"Toute déviation de la route initiale (sauf réelle urgence) aurait entrainé la nullité de nos polices d'assurance." -Le Torrens, hommage personnel- p. 75
Quelles étaient les consignes exactes à propos de l'opération publicitaire, dont on finit par savoir qu'elle était habituelle, et qui consistait à faire longer le littoral par le paquebot, à la manière de la fameuse séquence d'Amarcord, dans une parade illuminée, pour éblouir et attirer le client potentiel ?
La promptitude à accuser n'est pas toujours le fait de l'innocence.
Dans l'un de ses chef-d’œuvres, Conrad met en scène Jim, second du Patna prêt à couler dans le brouillard et la tempête avec sa cargaison de pèlerins musulmans, qui l'abandonne avec tout l'équipage. Mais le Patna et miraculeusement sauvé et remorqué jusqu'au port. Jim resté seul sous le regard de ses pairs affronte seul l’opprobre et la justice, pour finir par accomplir son destin, loin des hommes, avec les siens, dans sa dignité restaurée.
Pour le Concordia et son capitaine Francesco Schettino, ce sont les conclusions de l'enquête qui permettront de d'attrribuer les responsabilités. Mais seul le récit de Charles Marlow, permettrait de connaitre le fin mot de l'histoire...
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Cutty-sark est le surnom donné à Nannie Dee par le poète écossais Robert Burns, dans son célèbre poème Tam O'Shanter -1791-. La sorcière à la courte chemise a donné son nom à l'un des plus rapides trois mats barque que les océans aient connu, le fameux Cutty Stark, qui existe toujours, en réparation sur un quai de Londres, après un méchant incendie. Ce clipper, lancé en 1869, était dédié au commerce du thé. Un incident de la vie à bord, qui n'était pas vraiment une partie de plaisir, a inspiré l'une des meilleures nouvelles de Joseph Conrad, "L'hôte secret" -The secret Sharer-. Le scotch whisky, du même nom, porte le fameux clipper sur son étiquette, dessinée en 1955 par le peintre de marine suédoisCarl Georg August Wallin.
Pour écrire Lord Jim, en 1899, Conrad avait, comme souvent, repris un fait réel, l'histoire du SS Jeddah, survenue en juillet 1880. Ce vapeur, qui transportait de nombreux pélerins malais vers la Mecque, avec environ un millier de personnes, naviguait sous pavillon et équipage britannique pour la Singapore Steamship Company. Après de graves avaries dues à une longue tempête, le navire pris de la gîte, du fait de voies d'eau, sembla perdu et fut abandonné par son équipage qui s'enfuit sur un canot, laissant les pèlerins à leur triste sort. Mais un bateau français réussit à prendre l'épave en remorque et à la ramener un mois plus tard à Aden, où il avait déjà été déclaré perdu par l'équipage survivant.
C'est le 25 juillet 1956, alors qu’il naviguait le long de la côte américaine entre Nantucket et New York, que l’Andrea Doria, paquebot transatlantique de la Société italienne de navigation basé à Gênes, qui portait le nom d’un amiral génois du XVIe siècle, entra en collision avec le Stockholm, navire de la ligne américano-suédoise. L'Andrea Doria transportait 1 134 passagers, avec un équipage de 572 hommes . La collision a fait 46 victimes du coté de l'Andrea Doria et 5 du côté du Stockholm. Le paquebot Île-de-France, de la French Line qui croisait à proximité a pu sauver la majeure partie des passagers, l'autre partie étant récupérée par le Stockholm, qui n'avait pas coulé. L’étrave du Stockholm a été réparée. Aujourd’hui, rebaptisé Athena, il navigue toujours comme bateau de croisière. Le capitaine Calamai, commandant l’Andrea Doria, accablé par son erreur de navigation, voulait couler avec son bateau. Ses officiers l'en dissuadèrent.Il fut le dernier à quitter le navire, après s'être bien assuré qu'il ne restait personne à bord.Il ne lui fut plus jamais confié aucun commandement et on lit dans sa biographie qu'il mourut en 1972, brisé.
Il n'a pas été assez fait état de la mort du violoniste de l'orchestre, Sandor Feher, 38 ans, dont le corps a été retrouvé parmi les victimes. Ce musicien hongrois, de Budapest, a aidé des enfants à mettre leurs gilets de sauvetage, puis s'est occupé de ranger et de protéger son violon, avant de périr. On peut encore l'écouter et l'entendre se présenter dans la vidéo où il postulait à une emploi de professeur de musique :
Sir William Hamilton
par Sir Joshua Reynolds, 1776-7
National Portrait Gallery, Liverpool
Dans son roman «L'amant du Volcan», Susan Sontag dresse un portrait attachant de Sir William Hamilton, ambassadeur anglais à Naples, «avec ce portrait que nous avons de lui, quelque peu austère, en perruque poudrée, long manteau élégant et souliers à boucles, un profil d'oiseau, de la superbe, l'air vigilant, observateur, résolu dans son détachement.» (p. 29) .
Le récit de l'amour fidèle que partagent pendant seize ans «Il Cavaliere» (surnom bien dévalorisé par les temps qui courent) et sa première épouse, Catherine, est touchant.
Le deuxième mariage, avec un charmante aventurière, n'est que la régularisation d'une liaison née du souci de sortir un neveu d'embarras financiers et de le débarrasser d'une encombrante maitresse.
Encombrante mais charmante. Hamilton s'en fait le Pygmalion, et finit, malgré le qu'en-dira-t-on, par l'épouser. "My fair lady" !
Son égérie connait d'ailleurs le succès, par son art singulier de prendre la pose, pour le contentement de ses admirateurs et des peintres qui se pressent pour faire son portrait, que son mari s'empresse de revendre, comme le racontera, plus tard, dans ses souvenirs, Elisabeth Vigée-Lebrun.
«...la question était de savoir quel personnage mythique, de la littérature ou de l'histoire ancienne, elle personnifierait. Vigée-Lebrun décida, non sans malice, de la peindre en Ariane. Le moment choisi fut celui où Ariane, contre sa volonté, est sans cérémonie déposée à Naxos par Thésée. Bien que l’évènement vienne à peine de se produire, l'héroïne n'a absolument pas l'air désespéré. Au premier plan, juste à l'entrée d'une grotte, vêtue d'une longue robe blanche fluide en partie recouverte par sa luxuriante chevelure auburn qui lui tombe vagues sur les épaules, sur le ventre, jusqu'à ses genoux potelés, elle est assise sur un tapis en peau de léopard, adossée au rocher, portant décorativement une main à sa joue, tandis que l'autre tient une coupe en cuivre. Elle a le dos tourné à l'entrée et regarde à l'intérieur de la grotte comme si le spectateur, qu'elle semble fixer de ses yeux écarquillés pleins d'une candeur niaise, et la source de lumière vive qui irradie son visage, sa poitrine, ses bras nus, se trouvaient au fond, à l'intérieur de la grotte. Derrière elle, la mer qui s'étend, et dans le lointain, sur la ligne d' horizon, un minuscule bateau. Il y a tout lieu de croire que c'est celui de Thésée, le héros dont elle a sauvé la vie et qui a promis de la ramener avec lui dans son pays pour l'épouser, mais qui s'est finalement débarrassé d'elle en cours de route, la laissant mourir sur cette île déserte. ... est-ce le spectateur, seulement, qui est séduit, là au fond de la grotte, étant donné que la vraie femme séduisait tout le monde, avec son beau sourire radieux et emphatique qu'elle faisait resplendir sur tous. Mais pas avec le sourire franchement suggestif qu'elle a sur le tableau. Elle est plus simple, plus désireuse de plaire,moins sûre d'elle que cela. Jamais, dans aucun des portraits qu'on a faits d'elle, on ne l'aura aussi explicitement représentée en courtisane. Représentation déplaisante, de la part d'une femme indépendante qui, dans le monde, réussit à survivre grâce à son esprit et son talent de peintre, d'une autre fille engagée dans le même jeu risqué. Mais tout impudent qu'il était, le portrait eut un grand succès. «L'amant du Volcan», Susan Sontag p. 182
La loyauté d'Hamilton est admirable, en amour comme en amitié. Lorsque fait irruption dans la baie de Naple l'illustre Nelson avec sa flotte et auréolé de ses victoires («Pour tout dire: le héros est un petit homme mutilé, édenté, usé et trop maigre» écrit Sontag p. 227), il l'admire et l'affectionne comme son meilleur ami. Qu'il devienne l'amant de sa femme et lui fasse un enfant ne saurait troubler leurs relations. La femme et l'amant lui tiendront la main à sa mort et le pleureront sincèrement. Il y a de la modernité dans cette relation triangulaire. Sartre et Simone de Beauvoir en feront plus tard la théorie.
L’intérêt du roman, que son titre ne dévoile pas, est le portrait saisissant que fait Susan Sontag de la passion du collectionneur qu'est essentiellement William Hamilton. C'est dire le drame que constitue pour lui le naufrage, en 1798,dans les iles Scilly, du Colossus, qui rapatriait ses collections en Angleterre.
«... outre un investissement très lucratif et un exutoire à sa frénésie de collectionner, il y avait une dimension morale dans ces pierres, ces fragments, ces objets de marbre, d'argent et de verre dépolis, modèles de perfection et d'harmonie; ce qu'il y avait d'insolite, d'ouvert au démoniaque, dans l'Antiquité était resté dans une large mesure invisible aux yeux des premiers amateurs d'antiquités; ce que le Cavaliere négligeait, ce qu'il n'était pas enclin à voir, dans l'Antiquité, c'est justement ce qu'il aimait dans le volcan; les cavités et les creux insolites, les grottes sombres, les fissures, les précipices, les cataractes, les excavations au fond des excavations, les rochers sous les rochers - les décombres et la violence, le danger, l'imperfection. » «L'amant du Volcan», Susan Sontag p. 69
Mais plus que pour ses femmes et pour ses collections, la grande passion d'Hamilton est pour le volcan qui domine la baie de Naples, ce Vésuve, qu'il contemple de sa terrasse, empanaché ou rougeoyant, qu'il admire, parcourt, explore, étudie et illustre. De ses observations minutieuses et raisonnées naitra, dans les lumières du sud de l'Italie et du XVIIIème siècle, la volcanologie.
Les Fureurs du Vésuve ou L'Autre passion de Sir William Hamilton
Collection "Découvertes Gallimard", 1992
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Susan Sontag, L'amant du volcan, Points, P 374. Le roman de Sontag peut être drolatique, lorsqu'il décrit les fastes et les frasques du roi de Naples, flatulent, obèse et immature. Sa fuite devant les armées françaises, et les horreurs liées à son retour font un tableau saisissant. L'auteur utilise un registre polyphonique, en faisant intervenir divers protagonistes, éclairant de leurs différents points de vue les mêmes scènes. Le concert d'éloges qui a accompagné ce roman était décidément bien mérité.
Les Fureurs du Vésuve ou L'Autre passion de Sir William Hamilton de la collection "Découvertes Gallimard", paru en 1992, reproduit l'ensemble des sept rapports envoyés par William Hamilton à la Royal Society, à Londres, publiés en 1776 sous le titre "Campi Phlegraei, Observations on the Volcanos of the Two Sicilies", illustrés des planches de Pierre Fabris, éditeur et illustrateur.
Les historiens notent que Nelson est indirectement à l'origine du naufrage du Colossus. Il avait en effet délesté le Colossus de son ancre de bossoir pour équiper son navire, le Vanguard. C'est lors d'un grain, aux iles Scilly, où le Colossus s'était abrité, que cette ancre fit défaut, alors que le navire, dont l'ancre principale avait cédé, était entrainé par la tempête vers les récifs qui le firent sombrer, le 10 décembre 1798.
L'épave du Colossus a été retrouvée en 1974 au large des iles Scilly. Plusieurs campagnes de fouilles ont permis de retrouver les antiquités d'Hamilton qui sont exposées au British Museum à Londres et dans l'ile de Tresco. La campagne de fouilles se poursuit.
"... je vis arriver chez moi le chevalier Hamilton, ambassadeur d'Angleterre à Naples, qui me demandait en grâce que mon premier portrait fût celui d'une superbe femme qu'il me présenta; c'était madame Hart, sa maitresse, qui ne tarda pas à devenir lady Hamilton, et que sa beauté a rendue célèbre...
Je peignis madame Hart couchée au bord de la mer, tenant une coupe à la main. Sa belle figure était fort animée et contrastait complètement avec celle de la comtesse; elle avait une quantité énorme de beaux cheveux châtains qui pouvaient la couvrir entièrement, et en bacchante, ses cheveux épars, elle était admirable.
Le chevalier Hamilton faisait faire ce portrait pour lui; mais il faut savoir qu'il revendait très souvent ses tableaux lorsqu'il y trouvait un bénéfice; aussi, M. de Talleyrand, le fils ainé de notre ambassadeur à Naples, entendant dire un jour que le chevalier Hamilton protégeait les arts, répondit-il «Dites plutôt que les arts le protègent.» Le fait est qu'après avoir marchandé fort longtemps pour le portrait de sa maîtresse, il obtint que je le ferais pour cent louis et qu'il l'a vendu à Londres trois cents guinées. Plus tard, lorsque j'ai peint encore lady Hamilton en sibylle pour le duc de Brissac, j'imaginai de copier la tête et d'en faire présent au chevalier Hamilton, qui la vendit tout de même sans hésiter.
La vie de lady Hamilton est un roman : elle se nommait Emma Lyon ; sa mère, dit-on, était une pauvre servante, et l'on n'est pas d'accord sur le lieu de sa naissance; à treize ans, elle entra comme bonne d'enfant chez un honnête bourgeois à Hawarder; mais, ennuyée de l'obscurité dans laquelle elle vivait, et se flattant qu'à Londres elle pourrait se placer plus convenablement, elle s'y rendit. Le prince de Galles m'a dit l'avoir vue à cette époque, avec des sabots à la porte d'une fruitière, et quoiqu'elle fût très pauvrement vêtue, sa charmante figure la faisait remarquer. Un détaillant du marché Saint-Jean la reçut à son service, mais elle sortit bientôt de chez lui pour entrer comme femme de chambre chez une dame de bonne famille et très honnête. Dans cette maison elle prit le goût des romans, puis le goût des spectacles. Elle étudiait les gestes, les inflexions de voix des acteurs, et les rendait avec une facilité prodigieuse. Ce talent, qui ne plaisait et ne convenait nullement à sa maîtresse, la fit renvoyer.
Ce fut alors qu'ayant entendu parler d'une taverne où se rassemblaient tous les artistes, elle imagina d'aller y chercher de l'emploi. Sa beauté était dans tout son éclat; toutefois, elle était encore très sage. On raconte que sa première faiblesse eut pour motif de sauver un de ses parens nommé Galois, qui venait d'être pressé sur la Tamise, et qui était matelot. Le capitaine, auquel elle s'adressa pour obtenir la délivrance de son parent, y mit un prix qui lui livra la jeune fille. Devenu possesseur d'Emma, il lui donna des maîtres de toute espèce, puis il l'abandonna. Elle fit alors connaissance avec le chevalier Feathersonhang qui la trouva trop fière avec lui, et ne tarda pas à l'abandonner aussi. Emma se voyant sans ressource, descendit bientôt au dernier degré d'avilissement. Un hasard étrange la tira de cet abîme. Le docteur Graham s'empara d'elle, pour la montrer chez lui, couverte d'un léger voile, sous le nom de la déesse Higia (déesse de la santé); une quantité de curieux et d'amateurs venaient en foule la voir; les artistes surtout en étaient charmés. Quelque temps après cette exhibition, un peintre l'emmena chez lui comme modèle; il lui faisait prendre mille attitudes gracieuses qu'il fixait dans ses tableaux.
C'est là qu'elle perfectionna ce talent d'un nouveau genre, qui l'a rendue célèbre. Rien n'était plus curieux en effet que la faculté qu'avait acquise lady Hamilton de donner subitement à tous ses traits l'expression de la douleur ou de la joie, et de se poser merveilleusement pour représenter des personnages divers. L'œil animé, les cheveux épars, elle vous montrait une bacchante délicieuse, puis tout à coup son visage exprimait la douleur, et l'on voyait une Madeleine repentante admirable. Le jour que le chevalier Hamilton me la présenta, il voulut que je la visse en action je fus ravie; mais elle était habillée comme tout le monde, ce qui me choquait. Je lui fis faire des robes comme celles que je portais, pour peindre à mon aise, et qu'on appelle des blouses elle y ajouta des schals pour se draper, ce qu'elle entendait très bien; dès-lors, on aurait pu copier ses différentes poses et ses différentes expressions pour faire toute une galerie de tableaux; il en existe même un recueil, dessiné par Frédéric Reinberg, qu'on a gravé.
Pour revenir au roman de sa vie, c'est tandis qu'elle était chez le peintre dont j'ai parlé, que lord Gréville en devint si fort amoureux, qu'il allait l'épouser en 1789, quand il fut subitement dépouillé de ses places et ruiné. Il partit aussitôt pour Naples, dans l'espoir d'obtenir des secours de son oncle, le chevalier Hamilton, et il emmena Emma afin qu'elle plaidât sa cause auprès de son grand parent. Le chevalier, en effet, consentit à payer toutes les dettes de son neveu, mais il la condition qu'Emma lui resterait. (Je tiens ces détails de lord Gréville lui-même.) Emma devint donc la maîtresse de lord Hamilton, jusqu'au printemps de 1791, qu'il se détermina à l'épouser en dépit des remontrances de sa famille. Il me dit, en partant pour Londres «Elle sera ma femme malgré eux; après tout, c'est pour moi que je l'épouse.» Ainsi, ce fut lady Hamilton qu'il ramena à Naples peu de temps après, devenue aussi grande dame qu'on puisse l'être. On a prétendu que la reine de Naples alors s'était intimement liée avec elle. Il est certain que la reine la voyait; mais on peut dire que c'était politiquement. Lady Hamilton étant très indiscrète, la mettait au fait d'une foule de petits secrets diplomatiques, dont Sa Majesté tirait parti pour les affaires de son royaume. Lady Hamilton n'avait point d'esprit, quoiqu'elle fût excessivement moqueuse et dénigrante, au point que ces défauts étaient les seuls mobiles de sa conversation; mais elle avait de l'astuce, qui l'a servie à se faire épouser. Elle manquait de tournure et s'habillait très mal, dès qu'il s'agissait de faire une toilette vulgaire. Je me souviens que lorsque je fis mon premier portrait d'elle en sibylle elle habitait à Caserte une maison que le chevalier Hamilton avait louée; je m'y rendais tous les jours, désirant avancer cet ouvrage. La duchesse de Fleury et la princesse Joseph de Monaco assistaient à la troisième séance, qui fut la dernière. J'avais coiffé madame Hart (elle n'était pas encore mariée) avec un schall tourné autour de sa tête en forme de turban, dont un bout tombait et faisait draperie. Cette coiffure l'embellissait au point que ces dames la trouvaient ravissante. Le chevalier nous ayant toutes invitées à dîner, madame Hart passa dans ses appartemens pour faire sa toilette, et lorsqu'lle vint nous retrouver au salon, cette toilette, qui était desplus communes, l'avait tellement changée à son désavantage, que ces deux dames eurent toutes les peines du monde à la reconnaître. Lorsque j'allai à Londres, en 1802, lady Hamilton venait de perdre son mari. Je me fis écrire chez elle, et elle vint aussitôt me voir dans le plus grand deuil. Un immense voile noir l'entourait, et elle avait fait couper ses beaux cheveux pour se coiffer à la Titus, cequi était alors à la mode. Je trouvai cette Andromaque énorme; car elle avait horriblement engraissé. Elle me dit en pleurant qu'elle était bien à plaindre, qu'elle avait perdu dans le chevalier un ami, un père; et qu'elle ne s'en consolerait jamais. J'avoue que sa douleur me fit peu d'impression; car je crus m'apercevoir qu'elle jouait la comédie. Je me trompais d'autant moins que peu de minutes après, ayant aperçu de la musique sur mon piano, elle se mit à chanter un des airs qui s'y trouvaient. On sait que lord Nelson à Naples avait été très amoureux d'elle; elle était restée avec lui en correspondance fort tendre; et quand j'allai lui rendre sa visite un matin je la trouvai rayonnante de joie; de plus, elle avait placé une rose dans ses cheveux comme Nina. Je ne pus me tenir de lui demander ce que signifiait cette rose? - C'est que je viens de recevoir une lettre de lord Nelson, me répondit-elle. Le duc de Berri et le duc de Bourbon, ayant entendu parler de ses attitudes, avaient un désir extrême de voir ce spectacle qu'elle n'avait jamais voulu donner à Londres. Je lui demandai de m'accorder une soirée pour les deux princes, et elle y consentit. J'invitai alors quelques autres Français que je savais être fort curieux d'assister à cette scène; et le jour venu je plaçai dans le milieu de mon salon un très grand cadre enfermé à droite et à gauche dans deux paravens. J'avais fait faire une énorme bougie qui répandait un grand foyer de lumière je la posai de façon qu'on ne pût la voir, mais qu'elle éclairât lady Hamilton comme on éclaire un tableau. Toutes les personnes invitées étant arrivées, lady Hamilton prit dans ce cadre diverses attitudes avec une expression vraiment admirable. Elle avait amené avec elle une jeune fille qui pouvait avoir sept ou huit ans, et qui lui ressemblait beaucoup2. Elle ]a groupait avec elle, et me rappelait ces femmes poursuivies dans l'enlèvement des Sabines du Poussin. Elle passait de la douleur à la joie, de la joie à l'effroi, avec une telle rapidité que nous étions tous ravis. Comme je l'avais retenue à souper, le duc de Bourbon, qui était à table à côté de moi, me fit remarquer combien elle buvait de porter. Il fallait qu'elle y fut bien accoutumée, car elle n'était pas ivre après deux ou trois bouteilles. Longtemps après avoir quitté Londres, en 1815, j'ai appris que lady Hamilton venait de finir ses jours à Calais, où elle était morte dans l'isolement et la plus affreuse misère."
Il y a des auteurs qu'il faut consommer jeune. Comme le beaujolais nouveau. C'est là qu'il diffusent leurs arômes. Et chacun se souvient avec émotions des "Lettres de mon moulin", comme des "Contes du lundi". Il semblaient dédiés aux élèves des écoles de la République, pour les dictées et les lectures de fin d'année.
Mais ce n'est pas une littérature "de garde", à la manière des vins du même nom. Et la relecture montre les limites de cet écrivain prolifique, provincial et méridional, en même temps que parisien d'élection et si content de l'être !
En décembre 1862, alors qu'il est secrétaire auprès du président du Corps législatif, le duc de Morny, il prend un congé de santé et quitte Paris pour un séjour en Corse :
.. Il y a deux ou trois ans de cela. Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots douaniers. Rude voyage pour un novice ! De tout le mois de mars, nous n'eûmes pas un jour de bon. Le vent d'est s'était acharné après nous, et la mer ne décolérait pas..."
Chacun garde la souvenir saisissant de sa description de L'agonie de la Sémillante qui suit ce propos introductif :
"Tout ce que nous savons, c'est que la Sémillante, chargée de troupes pour la Crimée, était partie de Toulon, la veille au soin avec le mauvais temps.
La nuit, ça se gâta encore. Du vent, de la pluie, la mer énorme comme on ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un peu, mais la mer était toujours dans tous ses états, et avec cela une sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à quatre pas... Ces brumes-là, monsieur, on ne se doute pas comme c'est traître... Ça ne fait rien, j'ai idée que la Sémillante a dû perdre son gouvernail dans la matinée ; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans une avarie, jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici contre. C'était un rude marin, que nous connaissions tous. Il avait commandé la station en Corse pendant trois ans, et savait sa côte aussi bien que moi, qui ne sais pas autre chose."
Il y a aussi, dans les œuvres de l'auteur, le "Phare des Sanguinaires", et, dans les "Lettres de mon moulin", un texte intitulé "Les Douaniers" :
"Le bateau l'Émilie, de Porto-Vecchio, à bord duquel j'ai fait ce lugubre voyage aux îles Lavezzi, était une vieille embarcation de la douane, à demi pontée, où l'on n'avait pour s'abriter du vent, des lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine assez large pour tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempées fumaient comme du linge à l'étuve, et en plein hiver les malheureux passaient ainsi des journées entières, même des nuits, accroupis sur leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette humidité malsaine ; car on ne pouvait pas allumer de feu à bord, et la rive était souvent difficile à atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait. Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la même placidité, la même bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces matelots douaniers !"
"Le vent grandit, les vagues s'enflent. La frégate file, penchée sur le côté. on entend crier ses mâts, craquer ses voiles... Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut ? Les porte-voix ronflent. De grosses bottes courent sur le pont mouillé... Ces matelots, pourtant quelle dure existence ça mène. En voilà que le sifflet du quartier-maître vient de prendre en plein sommeil. Ils montent sur le pont encore tout endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les planches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui s'y accrochent. Et pendant qu'ils sont pendus là-haut, au bout des vergues, ballottés entre le ciel et l'eau, à rouler de grandes toiles toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah ! c'est une vie autrement rude que celle de l'ouvrier parisien, et autrement mal payée. Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de respect pour leurs chefs !"
Du coup, des anthologies évoquent Alphonse Daudet comme écrivain maritime. On peut être plus réservé. Son ton est à l'émotion et à la compassion. Pauvres gens, ignorants et soumis. Métier ingrat et mal payé. L'auteur n'envie ni ne décrit leur sort. Il se contente de l'évoquer pour susciter l'apitoiement. Il cherche la sensation plus que la compréhension. Il témoigne de ses craintes plus que de sa curiosité pour la vie des gens de mer.
Si on se souvient qu'Alphonse Daudet n'est pas nécessairement l'auteur de ses textes les plus célèbres (La chèvre de M. Seguin écrite par son ami Paul Arèneou Tartarin sur les Alpes, de la plume d'Hugues Le Roux), qu'il partageait activement le préjugé antisémite de son époque et qu'il était activement antidreyfusard, on ajoutera qu'il vaut aussi, sans doute, mieux chercher ailleurs les écrivains de la mer...
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Nonobstant, pour les admirateurs d'Alphonse Daudet :
Sur le naufrage de La Sémillante, trois mâts construit en 1837, navire de commerce réquisitionné par la Marine pour le transport de troupes, qui sombra corps et biens le 14 février 1855 dans le détroit des Lavezzi, au large de Bonifacio et fit plus de 700 victimes (équipage et troupes), voir l'article de Wikipédia et les sites qui entretiennent le souvenir. Une maquette de la frégate se trouve au Musée de la Marine à Paris.
La presse semble découvrir soudain la dangerosité des Kalachnikovs utilisées pour le cambriolage d'un magasin de bricolage, le 28/11/11, dans le quartier Saint-Just à Marseille, et lors d'une course poursuite, la veille, à Vitrolles, où un policier a été grièvement atteint. Deux morts, deux blessés grave en 24 heures !
Le ministre de l'intérieur, qui pratique avec dextérité la novlangue, chère à Orwell, déclare le lendemain que « le climat de sécurité s'améliore à Marseille, où les habitants ne cessent de dire leur satisfaction ».
Mikhaïl Kalachnikov en 1949
La kalachnikov a soixante trois ans et se porte à merveille. Elle a été mise au point en 1947 par Mikhaïl Kalachnikov, fils de paysan, dix-septième enfant d'une fratrie de dix-neuf dont huit sont survécu. Devenu militaire en 1938, il s'intéresse à la mécanique des chars d’assaut. Blessé en 1941 lors de la bataille de Briansk contre les allemands, il est envoyé à l’hôpital, où il occupe ses loisirs à dessiner des modèles de pistolet. Mikhaïl Kalachnikov imagine ainsi un petit fusil d’assaut, fiable et rapide, qui est adopté par l’État soviétique pour équiper son armée. L'automate de Kalachnikov -Avtomat Kalachnikova-, ou AK 47, ou, plus simplement, La Kalachnikov, est née.
C'est une arme simple, légère et rustique promise à un singulier destin.
Roberto Saviano dans un livre saisissant (Gomorra, Dans l'empire de la Camorra, 2006, Folio) en fait une description édifiante :
« Le fusil-mitrailleur AK-47 permet de tirer dans les situations les plus variées. Il ne s'enraie pas, même couvert de terre, même plein d'eau, et s'empoigne facilement, sa détente est si sensible qu'elle peut être pressée par un enfant. Chance, erreur, imprécision : tout ce qui peut sauver la vie lors d'une fusillade n'existe pas avec l'AK-47, un engin qui ne laisse aucune place au hasard. Simple à utiliser, facile à transporter, il est si efficace qu'on n'a pas besoin d'entraînement. «Il peut transformer même un singe en combattant» a dit Kabila, le redoutable président congolais. Au cours des trente dernières années, les armées de cinquante pays ont utilisé la Kalachnikov comme fusil d'assaut. D'après l'O.N.U., des tueries ont été perpétrées avec cette arme en Algérie, en Bosnie, au Burundi, au Cachemire, au Cambodge, en Colombie, au Congo, à Haïti, au Mozambique, en Ouganda, au Rwanda, au Sierra Leone, en Somalie, au Soudan, au Sri Lanka et en Tchétchénie. Plus de cinquante armées régulières sont équipées de Kalachnikov et il est impossible d'énumérer les groupes clandestins, paramilitaires et de guérilleros qui l'utilisent.
Sadate en 1981, le général Dalla Chiesa en 1982 et Ceausescu en 1989 furent tous abattus à la Kalachnikov. Salvador Allende fut retrouvé dans le palais de la Moneda avec des balles de Kalachnikov dans le corps. Des morts célèbres qui sont la meilleure publicité possible pour l'AK-47. Le fusil figure même sur le drapeau du Mozambique et les emblèmes d'innombrables organisations politiques, du Fatah en Palestine au M.R.T.A. au Pérou. Quand il apparaît au milieu des montagnes dans ses vidéos, Oussama Ben Laden s'en sert comme d'un symbole menaçant. La Kalachnikov a accompagné toutes sortes de combattants: les libérateurs, les oppresseurs, les soldats d'une armée régulière, les guérilleros, les terroristes, les ravisseurs, les membres d'escortes présidentielles. Kalachnikov a créé une arme particulièrement efficace qu'on a pu perfectionner au fil des années, une arme qui a connu dix-huit versions et vingt deux nouveaux modèles inspirés de l'original … Mikhaïl Kalachnikov a permis à tous les groupes petits et grands luttant pour le pouvoir de se doter d'une arme. Depuis qu'il l'a créée, personne ne ne peut plus prétendre avoir perdu parce qu'il ne pouvait accéder aux armes. Kalachnikov a fait un geste en faveur de l'égalité: des armes pour chacun, des massacres pour tous". (p. 272-274)
« ...Rien au monde n'a fait plus de morts que l'AK-47. La Kalachnikov a tué plus que les bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, plus que le virus du H.I.V., plus que la peste bubonique, plus que la malaria, plus que tous les attentats commis par les fondamentalistes islamistes, tous les tremblements de terre réunis. Une quantité colossale, inimaginable, de chair humaine. »(p.272)
Mikhaïl Kalachnikov, né en 1919, a eu 92 ans le 10/11/11 et se porte à merveille. Il n'a cessé de concevoir des armes au complexe militaro-industriel soviétique de Ijmach. L'historiographie officielle oublie volontiers de mentionner qu'il a été beaucoup aidé par un prisonnier allemand, envoyé à Ijevsk pour travailler à ses côtés, l'ingénieur Hugo Schmeisser, qui a conçu le fusil Sturmgewehr 44 ou MP 43. Mikhaïl Kalachnikov vit toujours à Ijevsk dans l'Oural, où est installée l'usine d'armements ou travaille son fils, Viktor. Il a été député du Soviet suprême sous Staline puis sous Khrouchtchev. Il a été fait docteur en sciences et techniques en 1971. Il est l'homme le plus décoré de la Russie (ordre de Lénine, ordre de la Guerre pour la patrie, ordre de l'Étoile rouge, ordre du Drapeau rouge du travail, prix Staline 1949, deux médailles étoilées de Héros du travail socialiste). Il a été nommé général en 1994.
« Avant de prendre sa retraite de général de corps d'armée, il touchait un salaire fixe de cinq cents roubles, soit à l'époque environ cinq cents dollars par mois. Si Kalachnikov avait eu la possibilité de faire breveter son arme à l'ouest, aujourd'hui il serait sans nul doute un des hommes les plus riches de la planète. On estime que plus de cent cinquante millions d'armes de la famille des Kalachnikov ont été produites à partir du projet du général... Michael Kalachnikov répondait automatiquement, toujours les mêmes choses, quelle que soit la question, dans un anglais fluide qu'il avait appris à l'âge adulte et qu'il maniait comme s'il entendait retirer un boulon avec un tournevis … « Je n'ai pas inventé cette arme dans un but lucratif mais uniquement pour défendre notre mère patrie à une époque où elle en avait besoin. Si je pouvais revenir en arrière je referais les mêmes choses et je vivrais de la même manière. J'ai travaillé toute ma vie, ma vie c'est le travail. » (Roberto Saviano, Gomorra,p. 271)
Dans son modeste appartement de location à Ijvesk-Ustinov, plein de tapis et de reproductions de Veermer, avec des bibelots sur tous les meubles, Mikhaïl Kalachnikov reçoit ses nombreux admirateurs. C'est un homme modeste et avisé. « Je suis fier de mon invention, mais je suis triste qu'elle soit utilisée par des terroristes » a-t-il déclaré lors d'une visite en Allemagne. Il a ajouté, dans un éclair de lucidité : « Je préférerais avoir inventé une machine que les gens peuvent utiliser et qui aiderait des fermiers dans leur travail... par exemple une tondeuse. »
Personne n'ose lui dire que le dernier modèle de l'AK47 prévu pour 2012 ne sortira pas de l'usine. Trop de stocks. L'arme ne correspond plus aux besoins militaires. L'État russe ne lui en commande plus. L'usine a vieilli. Elle est mal gérée. Les fonds de la recherche sont dilapidés en pots de vins. La faillite menace. 90% des Kalachnikov produites l'ont été en contrebande. La "kalach" se négocie à moins de 500 euros sur le marché noir, lorsqu'il s'agit des nombreuses copies chinoises.
Mais autour de Mikhaïl Kalachnikov, qui continue à faire régulièrement ses allées et venues entre son appartement et le musée qui lui est consacré, c'est la conspiration du silence. Chacun le ménage. On ne lui parle de rien. A son âge ! Cette nouvelle risquerait d'ajouter une victime au palmarès de l'arme (larmes ?) de sa fabrication.
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Du livre passionnant de Roberto Saviano (Gomorra, Dans l'empire de la Camorra) a été tiré, en 2008, un film d'un moindre intérêt. On apprend par la presse l'arrestation, le 7/12/11, du chef du clan mafieux des Casalesi, Michele Zagaria, protagoniste du roman, recherché depuis plus de quinze ans, alors qu'il se cachait dans un bunker dans la zone de Casal di Principe, dans le sud de l'Italie. (Voir le commentaire de Roberto Saviano).
"La description que l'on trouvera ci-dessous correspond à l'aspect que présentait l'impasse Basmanny le jour où l'ingénieur Mikhail Kalachnikov célébrait au musée central des forces armées, à Moscou, le 60" anniversaire de son invention: l'AK 47 ("A" pour Avtomat, "K" pour Kalachnikov, et 47 pour l'année de sa conception), à coup sûr l'arme individuelle qui a le plus fait parler d'elle durant la seconde moitié du xxe siècle, celle qui, sous toutes les latitudes, mais principalement dans la zone intertropicale, a tué ou blessé le plus de monde, et certainement aussi un nombre incalculable de chiens, errants ou non, parmi beaucoup d'autres animaux (à l'occasion de cet anniversaire, Mikhail Kalachnikov s'est félicité de ce que son buste en bronze, érigé dans son village natal de Kurya, dans l'Altaï, soit régulièrement fleuri par les jeunes mariés de la région, lesquels lui susurrent - selon ses propres termes, rapportés dans le Moscow Times par le journaliste Mansur Mirovalev: « Oncle Micha, apporte-nous le bonheur et des enfants en bonne santé »)."
On cherchera en vain dans les galeries du Louvre, jusqu'au pavillon de Flore, Les Onze, le grand tableau de François-Elie Corentin. Pourtant, il ne devrait pas passer inaperçu, avec sa taille monumentale (« quatre mètre onze sur trois »), chef d’œuvre de Ventôse, protégé sous sa vitre blindée. Michelet, d'ailleurs, y consacre un douzaine de pages dans le chapitre III du seizième livre de l'Histoire de la Révolution Française. Et on peut voir, au musée de Montargis, l'esquisse à l'huile de Géricault : "Corentin en ventôse reçoit l'ordre de peindre les Onze".
Mais le lecteur des Onze, de Pierre Michon, a-t-il besoin de voir ce tableau, qu'il a gravé dans sa mémoire pour toujours, sitôt tournée la dernière page de ce roman proprement fabuleux ?
Dans un autre livre, recueil d'articles, de réflexions sur la littérature, Pierre Michon donne (p.321) quelques éléments sur la genèse de son livre, commencé en 1991 :
Goya, Assemblée de la Compagnie Royale des Philippines , 1815, Musée de Castres
"...le Grand Comité de Salut public qui a organisé la Terreur en 93, de Robespierre à Carnot, était composée de onze membres qui n'ont jamais été peints, dessinés ensemble. On a seulement le portrait de chacun séparément. Avec Les Onze, j'imaginais un portrait collectif des onze. J'imaginais quelque chose comme La Junte des Philippines de Goya, qui se trouve à Castres: cette junte, ce sont les marchands espagnols qui tiennent le marché des Philippines, une assemblée de notables crapuleux. On entre dans ce tableau à trois côtés comme dans un tribunal. On se retrouve devant le Pouvoir. J'imaginais un tableau un peu semblable. J'imaginais que ce tableau, représentant une autre junte, celle des onze membres du comité de la Terreur, avait été peint, qu'il était très célèbre et qu'il se trouvait tout au bout du pavillon de Flore au Louvre, en haut... "
Dans le même ouvrage (p. 69) il commente un autre tableau, bien réel, le "Comte de Floridablanca" de Francisco Goya et offre à son lecteurs quelques clefs de son œuvre :
"Sans doute, mes portraits sont des autoportraits, mais à la façon dont Le Comte de Floridablanca de Goya est un autoportrait. Dans ce tableau ... on voit au milieu dans un flot de lumière le glorieux comte en habit écarlate, derrière le comte un sous-fifre dans l'ombre avec à la main un crayon ou un compas, et sur le côté au premier plan, tout petit , et noir, Goya en personne qui montre au comte son tableau (celui donc que nous regardons) - et le comte bien sûr ne regarde pas le tableau, mais droit devant lui nous-mêmes, ou la gloire. Par-dessus tout cela, au mur, de même taille que les trois hommes de chair, un portrait peint du roi. il y a entre ces quatre personnages (les trois hommes présents et le roi peint) une circulation intense de regards, je dirais presque d'identités. Où est Goya, où s'est-il vraiment représenté ? Est-il le vrai Goya de chair, bien humble et courtisan, qui tient le tableau? Est-il le beau comte chamarré qu'il rêve d'être ? Ou le roi, qui est toujours en quelque sorte personne? Ou encore le type derrière, le gratte-papier absorbé par l'ombre, que Goya craint d'être, qu'il sait bien être aussi en quelque façon ? Ainsi … je suis le sujet du portrait, le comte... je suis celui qui peint, et aussi celui qui raconte, le témoin, l'humble narrateur... et je suis enfin une troisième voix qui apparaît çà et là dans mes textes, qui est moi sans doute, l'écrivain, le gratte papier qui est mangé par l'ombre, tout au fond du tableau. J'aimerais bien qu'il y ait en plus le roi, c'est-à-dire la littérature, ou le sens, ou le vrai, ou peut-être tout simplement le lecteur. Mais le roi vient quand il veut."
Le tableau de Goya,l'Assemblée de la Compagnie Royale des Philippines, dit Junte des Philippines,huile sur toile de 3,27 x 4,47 m (1815) se trouve au Musée de Castres.
Le tableau de Goya représentant Don José Moñino y Redondo, Comte de Floridablanca (Huile sur toile de 3,10 x 5,00 m -1783-) se trouve à la Banque d'Espagne, à Madrid. Sarah Symmons, dans son livre sur Goya (Phaidon, 1998) précise (p. 97-99) que le livre posé sur le sol avec un marque page a pour auteur Antonio Palomino . Il s'agit de son traité sur les techniques de l'art de la peinture. Le plan déployé sur la table est celui du canal impérial d'Aragon, détail auquel Goya l'aragonais ne pouvait qu'être sensible .
- André Jeanbon, dit Jean-Bon Saint-André ou Jeanbon Saint André, portrait par David (1795), dessin à la plume, aquarelle sur papier, Art Institute of Chicago
Destins des Onze :
* Guillotinés :
- Couthon : mis en accusation le 9 thermidor, exécuté le 10 Thermidor an II (28 juillet 1794) avant Robespierre.
- Robespierre : mis en accusation et hors-la-loi, condamné sans procès et guillotiné l'après-midi du 10 thermidor an II en compagnie de vingt et un de ses amis politiques, dont Saint-Just et Couthon
- Saint-Just: décrété d'accusation, libéré par l'insurrection de la Commune de Paris, il se laisse arrêter par les troupes fidèles à la Convention, silencieux, le matin du 10 thermidor. Guillotiné dans l'après-midi, à 26 ans , avec les amis de Robespierre.
* Déportés en Guyane :
- Collot d'Herbois : condamné le 12 germinal (1er avril 1795)à la déportation en Guyane. Il meurt d'une fièvre à l'hôpital de Cayenne le 8 juin 1796.
- Billaud-Varenne: condamné le 12 germinal (1er avril 1795)à la déportation en Guyane. Déporté à Cayenne en juillet 1795. Reste emprisonné 4 ans. En France, sa femme se remarie. Gracié par Napoléon Bonaparte, il décide de rester dans la colonie, s'installe comme agriculteur et prend une compagne guadeloupéenne. En 1816, avec la Restauration, il doit quitter la Guyane. Il s'installe à Haïti. Le président Alexandre Pétion lui accorde une pension. Il meurt à Port-au-Prince en 1819.
* Amnistiés (4 brumaire an IV - 26 octobre 1795):
- Prieur de la Marne est décrété d'arrestation, mais le 24 prairial (12 juin 1795), alors qu'il est gardé dans son appartement, il réussit à fausser compagnie à ses gardiens. Il se cache près de Château-Thierry jusqu'à l'amnistie générale votée le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795). Il s'inscrit au barreau de Paris. En 1799, il est nommé administrateur des hospices civils de Paris jusqu'en 1803 où il redevient avocat. Exilé comme régicide en 1816, il se retire à Bruxelles et reprend des activités d'avocat consultant. Il y meurt en exil, dans la pauvreté, en 1827.
- Saint-André : d'abord capitaine de la marine marchande, puis pasteur protestant, avant de devenir révolutionnaire et membre du Comité de salut public, il est arrêté le 28 mai 1795. Mais il bénéficie de la loi d’amnistie générale du 26 octobre 1795 « pour les faits proprement relatifs à la Révolution ». En sont exclus les émigrés, les déportés, les accusés de Vendémiaire, ainsi que les faussaires. Il est donc libéré le 29 octobre 1795. Le Directoire le nomme alors consul général à Alger, puis à Smyrne en 1798. Lorsque l’Empire ottoman rompt avec la France, il est arrêté et passe trois ans en captivité. Après sa libération, Bonaparte le nomme en 1801 commissaire général des trois départements de la rive gauche du Rhin, puis préfet du département du Mont-Tonnerre à Mayence en 1802. Il devient baron d’Empire, (baron de Saint-André) en 1809. Il meurt du typhus en 1813 à Mayence.
* Régicides exilés :
- Barère : condamné le 12 germinal (1er avril 1795)à la déportation en Guyane avec Collot et Billaud-Varenne. Mais son départ est retardé. Entre-temps, son décret de déportation est rapporté. Il attends 4 mois, à Saintes, de comparaitre devant un tribunal, mais la Convention confirme sa déportation. Il s'évade et se cache à Bordeaux jusqu'en 1798, puis à Saint-Ouen jusqu'à l'amnistie accordée par Bonaparte le 24 décembre 1799. La seconde Restauration l'oblige à l'exil, comme régicide. Il s'établit à Bruxelles. Il rentre en France en 1830, est élu député des Hautes Pyrénées en 1834, mais son élection est cassée. Il devient conseiller Général à Tarbes, et meurt en 1841.
- Carnot : Menacé d'arrestation après Thermidor, il fait valoir son action militaire en faveur de la République. Les Thermidoriens lui reconnaissent la plus grande part aux succès des armes françaises et le surnomment l’« Organisateur de la victoire ». En 1795, il devient l'un des directeurs du Directoire. Élu membre de l'Académie des sciences. Ministre de la Guerre après le 18 Brumaire, il vote contre la création de l'Empire. Il se voit confier la défense d'Anvers pendant la campagne de Russie, devient ministre de l'intérieur pendant les Cents Jours. A la Restauration, il est banni comme régicide, s'installe à Varsovie, puis à Magdebourg et se consacre à l'étude. Il meurt en exil en 1823. Ses cendres sont transférées au Panthéon le 4 août 1889 pendant le septennat de son petit-fils Sadi Carnot.
* Rescapés :
- Lindet: décrété d'arrestation le 12 prairial an III. Incarcéré aux Quatre-Nations. Libéré le 12 thermidor an III, élu au conseil des Cinq-Cents, mais écarté, car déclaré inéligible. Refuse les postes que lui offre le Directoire. Compromis dans la Conjuration des Égaux de Gracchus Babeuf, il parvient à s'enfuir. Par la suite, il est disculpé. Nommé ministre des Finances en juillet 1799, il quitte la vie politique après le coup d'État du 18 brumaire et reprend son activité d'avocat. Condamné à l'exil en 1816, comme régicide, il parvient cependant à rester à Paris jusqu'à sa mort en 1825.
- Prieur de la Côte d'Or : Épargné par les Thermidoriens, il échappe à l'arrestation en mai 1795. Il est réélu au Conseil des Cinq-Cents où il siège jusqu'à mars 1798. Il participe à la création de l'École polytechnique, fait adopter l'unification du système métrique et l'usage du calcul décimal. Il se retire de la vie publique après le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). Il fonde à Dijon une manufacture de papiers peints qui prospère. Devenu Comte d'empire en 1808, il prend sa retraite de l'armée en 1811 comme colonel. Éloigné de la politique il n'est pas inquiété à la Restauration quoique régicide. Il meurt, toujours célibataire, à l'âge de soixante-dix ans, en 1832, à Dijon.